
J’ai sept ans. C’est un matin de vacances d’été. Gênée par le guidon de ma bicyclette que je serre contre moi, j’attends devant le passage piéton. Sur le trottoir d’en face, une silhouette voûtée est apparue sans que j’y prenne garde. Quand le feu devient vert, elle traverse d’un pas pressé, avant de rebrousser chemin pour m’aider à pousser mon vélo que j’ai du mal à manier.
Je me souviens du costume austère de velours marron, des cheveux poivre et sel, drus et coupés court, des lunettes à monture d’écaille, épaisses, et de l’odeur de cigare. Tout droit sortie d’un roman de Balzac, d’une photo noir-blanc de Zola écornée aux coins, elle est pour moi « la poétesse » comme j’aime à la surnommer, moi qui ne saurai jamais rien d’elle.
Pendant quelque temps, elle se matérialise à mes côtés, surgie d’on ne sait où et disparue tout aussi mystérieusement, comme si nous avons rendez-vous sur cet îlot en plein trafic. Pour un passant distrait, nous formons une paire étrange, mal assortie: la vieille dame au complet masculin défraîchi, la fillette maigrichonne avec son vélo grinçant qui roule entre nous deux et parfois cogne son genou, parfois le mien.
De sa démarche claudicante et syncopée, elle m’accompagne pour un bout de chemin, tout en me récitant des poèmes, en parlant de littérature. Dans sa voix vibrante de passion, je retrouve, épanoui en elle, ce qui couve en moi. Un lien se tisse entre nos deux solitudes, improbable. J’ai l’impression de la connaître depuis toujours, au point que, moi, d’habitude si réservée, j’ose lui confier que je lis Prévert, que j’écris en secret des poèmes. Elle, elle ne répond jamais, ni n’interroge, mais ses yeux pétillent de bonheur et ce sont deux étoiles qui me guident vers une terre inconnue, me donnent la confiance en mes mots, mon imaginaire.
Un jour, elle ne vient plus. Ai-je alors guetté avec impatience sa silhouette? Me suis-je étonnée de son absence? Je ne sais plus. Pourtant, la rencontre de cette « passeuse » entre deux trottoirs a changé mon destin.
Aujourd’hui, bien des années après, ne reste que la certitude que ce fut elle, cette fée aux allures de sorcière, qui se pencha sur mon berceau et me donna le plus beau cadeau: la permission d’écrire…
Sans doute, quand il s’agit de réaliser nos rêves, sommes-nous comme des enfants inquiets, arrêtés au bord du trottoir. Il suffit d’un rien, un coup de pouce, et le déclic se produit.
Pour peu que l’on puisse reconnaître l’un ou l’autre de ces signes, s’y ouvrir, nous recevons alors l’encouragement à faire un premier pas, le plus difficile, et nous traversons, rejoignons l’autre côté et nous reconnectons à nos idéaux oubliés.
Ami lecteur, as-tu, toi aussi, rencontré ton passeur?
Ma petite histoire trouve-t-elle un écho en toi, réveille-t-elle un de tes rêves endormis? Alors, c’est certain, une de ces graines magiques qui n’existent pas que dans les contes s’est déjà mise à germer et à grandir en toi…

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